LES DYSTONIES DE FONCTION
Bien étudiées par Raoul Tubiana et Philippe Chamagne, elles sont souvent assimilées à tort aux "crampes professionnelles" alors qu'il n'y a pas, dans ces cas, de "crampe musculaire" douloureuse. Dans certaines conditions particulières (certains passages difficiles d'un morceau), les doigts, essentiellement le quatrième et le cinquième, échappent au contrôle du musicien, perdent leur vélocité, ont des mouvements anormaux, le tout sans douleur. Ces dystonies sont dues à des troubles de la commande neuro-musculaire de la "main périphérique" par la "main centrale". La "main périphérique" ou "main-objet" (J-H Levame) est sous la dépendance d'une commande neuro-musculaire extrêmement complexe. Cette commande qui occupe une partie importante de I'aire frontale du cortex cérébral, est surtout automatique, sous-corticale. Elle répond à la "main-image" inscrite dans le cerveau (J-H. Levame). C'est en fait la "main centrale" (ou main-image) qui est la main du musicien. Ceci explique que la "main périphérique" (ou main-objet), pratiquement semblable chez tout le monde, soit si différente au niveau des performances.
La main diffère surtout non par des particularités anatomiques, mais par ses possibilités fonctionnelles dépendant de la "main centrale". Cette main centrale dirige, par une infinité de circuits d'une complexité sans Iimites, la "main périphérique". Ces circuits intégrent la conscience, mais aussi les centres de I'audition, de la vision, de I'équilibration, du tonus postural de tout le corps, ainsi que les centres de la mémoire. La main du musicien est aussi soumise aux humeurs affectives, à la sensibilité de I'artiste et elle est une émanation de I'être dans sa globalité. La "main centrale" ne cesse de se perfectionner avec I'entraînement. Cette plasticité cérébrale est condition du don mais surtout de la volonté dans la répétition du geste. La commande, consciente au début du mouvement qu'elle cherche à produire, devient essentiellement automatique. L'entraînement, et ce quel que soit I'âge, crée, sélectionne et renforce les circuits cérébraux dont plusieurs milliards ne sont pas utilisés à I'état normal. Cet équilibre extrêmement complexe "main centrale-main périphérique" peut être détruit par un dérègiement d'origine organique, en particulier postural, un changement du jeu instrumental, un changement de professeur, un traumatisme psychologique. Ce déséquilibre s'exerce sur I'élément le plus faible de I'ensemble, correspondant le plus souvent aux quatrième et cinquième doigts, avec troubles de la commande. L'étude de ces dystonies de fonction nécessite de procéder à I'examen lorsque le musicien joue de son instrument. Ces dystonies de fonction frappent donc essentiellement les quatrième et cinquième doigts de la main du pianiste ou du violoniste. Dans ces cas, I'examen de la main est strictement normal. Un examen clinique général approfondi met habituellement en évidence des attitudes vicieuses, des déséquilibres musculaires. Ces déséquilibres siégent essentiellement au niveau de I'épaule et de la totalité du rachis. Ainsi, I'on observe souvent une surélévation d'une épaule, une projection en avant des épaules, une attitude vicieuse rachidienne ou du bassin ; au niveau des membres supérieurs, un affaissement de I'arche transversale métacarpo-phalangienne en regard des quatrième et cinquième rayons, une attitude en pronation. Le traitement est basé sur la rééducation, bien codifiée par P. Chamagne. Elle ne s'adresse pas uniquement aux muscles de la main et de I'avant-bras mais à la totalité de I'équilibration du corps. Elle demande une prise de conscience par le musicien des mauvaises attitudes à I'origine du déséquilibre et des troubles. Une rééquilibration musculaire est nécessaire. Elle doit être suivie d'un ré-apprentissage de la pratique instrumentale, en utilisant de façon correcte le corps et les attitudes adaptées. Le thérapeute doit aider le musicien à trouver la meilleure position en fonction de sa morphologie et des nécessités de son instrument. Parfois une adaptation de celui-ci s'avèrera nécessaire (sabot pour mieux positionner le violon, par exemple). Les orthèses peuvent être utiles pour corriger I'attitude vicieuse (orthèse de positionnement du pouce, de stabilisation des inter-phalangiennes proximales des quatrième et cinquième doigts). La prise en charge psychologique est indispensable. Quand le traitement est bien conduit, il est possible de guérir plus de la moitié de ces dystonies de fonction. Mais il faut insister sur la nécessité de commencer cette thérapeutique tôt, la dystonie de fonction installée étant longue et difficile à traiter, avec un pourcentage d'échec fonction de I'ancienneté du trouble.
La patholoqie de la main et du membre supérieur du musicien est une hyper-spécialité médicale. Elle nécessite des consultations spécialisées pluridisciplinaires regroupant chirurgiens de la main, rééducateurs spécialisés, psychologues et professeurs de musique. Le rôle de ces derniers est particulièrement important. C'est le dialogue entre corps médical et professionnels de la musique qui permettra de faire des progrès. Cette spécialité est actuellement en plein développement et doit prendre dans les années à venir une place importante. II faut, pour conclure, insister sur le rôle majeur de la prophylaxie, au niveau des écoles et conservatoires de musique.
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